Economie, Finance et Développement inégal
OLLIVIER Marc, CNRS France
introduction
La rédaction du texte qui suit repose sur
certains postulats qu'il convient de rappeler au préalable afin d'éviter au
maximum malentendus et confusions. Ce rappel permettra aux lecteurs de mieux
ajuster leurs commentaires, leurs critiques ou leurs suggestions soit par
rapport aux définitions et aux approches utilisées, soit par rapport au
raisonnement suivi et aux conclusions qui en découlent.
quelle approche économique?
Il règne une multiplicité de points de vue
sur la définition de la science économique (selon les économistes, leur science
serait une science "éclatée"), et nous n'avons pas l'intention d'aborder ce
problème dans le présent texte: celui-ci a en effet pour objet principal de
lancer un débat dans le domaine des pratiques économiques et financières
dominantes pour tenter d'obtenir un consensus au sein du réseau INES sur un
programme minimum d'action sur ce terrain . Cependant, dans un souci de clarté,
nous devons au minimum présenter la conception de ce champ scientifique à
laquelle nous nous référons tout au long de ce texte.
Explorer les
caractéristiques et les origines du développement inégal exige de prendre un
certain recul historique. Discuter des mesures à prendre pour que les inégalités
de développement n'aboutissent pas à bloquer toute perspective de maîtriser un
développement "durable" conduit naturellement à examiner les conditions
politiques pour qu'une telle maîtrise soit possible. Ces deux exigences
conduisent à retenir une conception très large du champ de l'économie, qui
englobe d'une part l'histoire des activités humaines consacrées à la production
et la répartition des biens et services nécessaires pour satisfaire les besoins
de la société et de ses membres, et d'autre part l'organisation politique de ces
activités par rapport aux besoins actuels des sociétés humaines vivantes.
Une telle définition nous permet à la fois de nous situer par rapport à tous
les modes de production, d'échange et de consommation qu'ont pratiqués les
sociétés humaines, y compris avant l'apparition des échanges et de la monnaie,
et d'autre part de poser les problèmes d'organisation et de contrôle social qui
relèvent de la "politique économique". Cette définition permet également de
dépasser les limites du carcan des approches purement monétaristes en faisant
clairement apparaître que l'économie monétaire n'est qu'un système économique
parmi d'autres, et en situant les finalités spécifiques des activités
économiques au niveau des besoins individuels et collectifs des humains, et non
au niveau d'indicateurs statistiques ou d'instruments techniques comme
l'équilibre des balances des paiements, la valeur des monnaies ou le mouvement
des prix sur les marchés.
qu'est ce que le développement inégal du point de vue de l'économie et
pourquoi est il une menace pour la sécurité internationale?
Nous définirons
le développement inégal comme un processus générateur de disparités croissantes
entre groupes sociaux en ce qui concerne leurs possibilités d'accès aux moyens
du développement (participation à l'organisation du travail social et accès aux
moyens de travail adaptés à leurs qualifications) et en ce qui concerne leurs
possibilités d'accès à l'usage des biens et services nécessaires à la
satisfaction de leurs besoins (formation et qualification au niveau technique et
culturel existant, entretien de leurs capacités à participer aux diverses formes
d'activité de leur société, possibilité de contribuer à la reproduction de cette
société et à sa survie).
Les inégalités entre les classes sociales et entre
les peuples sont une réalité très ancienne, qui remonte au moins à l'époque où
se sont affirmées les diverses formes de division du travail, de spécialisation
des fonctions sociales, de stabilisation et de reproduction des classes sociales
dans la plupart des sociétés humaines. Jusqu'à nos jours ces inégalités n'ont
pas été des obstacles au développement de l'humanité, bien au contraire:
progressivement, tous les modes d'organisation et de répartition de la
production de biens et de services se sont appuyés sur une structure sociale en
classes dominantes et dominées dont la productivité globale était plus élevée
que celle des systèmes antérieurs plus égalitaires. Ces modes de production se
sont donc développés sur la base de fortes inégalités sociales. Le mode
capitaliste s'est lui aussi imposé sur ces bases lorsque sont devenues
dominantes les classes qui organisaient la production et les échanges avec les
instruments monétaires et financiers, puis avec des technologies industrielles
privées.
Pourquoi ces inégalités deviennent elles aujourd'hui un facteur de
précarité de notre développement? Principalement pour deux raisons qui seront
développées ci-après: d'une part l'expansion du mode de production capitaliste a
pris une ampleur planétaire, et d'autre part il s'accompagne d'un développement
technologique d'une puissance incomparable. Ces deux aspects se manifestent au
sein d'un processus intégrant l'ensemble de l'espèce humaine, ce qui est une
situation inédite dans son histoire(1).
Les tensions sociales, idéologiques,
politiques et militaires qui autrefois mettaient en péril chaque société ou
chaque groupe humain au cours de son existence particulière, s'expriment
désormais à l'échelle internationale. Ces tensions et ces conflits, qui ont très
souvent stérilisé la concentration des énergies et des moyens nécessaires à la
reproduction à long terme de chaque société, sÕexpriment aujourdÕhui au niveau
global de notre espèce. C'est principalement à ce titre que le développement
inégal est devenu à notre époque, contrairement à ce qu'il était autrefois, un
risque planétaire.
Si la question de retrouver les clés d'un développement
assuré à long terme devient de plus en plus pressante, c'est aussi parceque nos
anticipations de l'avenir, sur la base des mouvements actuellement en cours dans
le monde, laissent à penser que notre mode de développement actuel ne peut se
poursuivre longtemps. L'horizon de cette perspective semble encore difficile à
préciser, mais un grand nombre de scientifiques sont persuadés que ce
développement deviendra incompatible avec les contraintes physiques que nous
impose l'écosystème planétaire qui constitue notre milieu vital. Certains
observateurs ajoutent que la dégradation des conditions de vie matérielles
(pollutions chimiques) et sociales (destruction du tissu social, déracinements
culturels, pourissement mafieux des institutions) ainsi que l'apparition de
catastrophes planétaires d'origine anthropique (bombes nucléaires sur le Japon,
explosion de Tchernobyl) sont les signes concrets qui manifestent - à l'échelle
de temps où nous nous plaçons- que nous avons déjà atteint ces seuils
d'incompatibilité.
Cette perspective de blocage du développement des sociétés
humaines est à l'origine du concept de "développement durable" et suscite des
débats très larges pour lui donner un contenu et pour déterminer les conditions
de sa mise en oeuvre(2). La pensée humaine sÕinterroge sur la durabilité de
notre développement au moment où elle craint de la perdre: quelles conditions
faut il remplir pour retrouver cette durabilité? A quel prix gagnerons nous le
paradis d'un "éco-développement" ou retrouverons nous l'âge d'or de la
durabilité assurée?
Quelle est la place des pratiques et des théories économiques dans le
phénomène du développement inégal et dans les perspectives de sa régulation au
bénéfice d'un processus de développement durable?
Dans le champ des
Sciences Sociales comme dans celui des Sciences Physiques, les mouvements du
monde réel (c'est à dire ceux des sociétés humaines) ont existé et se sont
transformés bien avant que la pensée humaine ne s'attache à les observer et ne
s'efforce de les comprendre en élaborant représentations, modèles et théories,
tant sous la forme de la "pensée sauvage" comme disent les ethnologues que sous
la forme de la pensée scientifique. De même que les planètes ont tourné autour
du soleil avant que Copernic n'imagine le modèle héliocentrique, de même les
pratiques sociales de l'espèce humaine ont interagi avec son environnement
terrestre pendant des millions d'années avant que ne soient élaborés les
paradigmes de la sociologie, de l'économie et des autres sciences de l'homme. Il
faut donc soigneusement distinguer les pratiques sociétales(3) et les théories
scientifiques: si les premières constituent toute la réalité complexe de la vie
de notre espèce depuis son apparition sur la terre, les secondes ne sont qu'une
très faible partie de l'ensemble de ces pratiques et leur impact sur cet
ensemble est complexe, emprunte toute une série de médiations, remplit de
multiples fonctions qu'il est difficile d'analyser et de comprendre.
Si la
plupart des analystes reconnaissent que l'évolution du système économique
capitaliste et des pratiques sociétales correspondantes a joué et joue encore un
rôle moteur dans le phénomène relativement récent de la "mondialisation de
l'économie" et dans la généralisation accélérée d'un processus planétaire de
développement inégal, en revanche les théoriciens sont loin d'avoir atteint un
consensus scientifique comparable à ceux qui existent vaille que vaille dans les
sciences physiques pour modéliser cette évolution, anticiper sa trajectoire et
encore moins pour proposer des modèles de comportement susceptibles de mettre
sous contrôle ce processus et d'en corriger les effets redoutables pour notre
avenir. La raison en est que les pratiques sociétales évoluent sous l'effet de
rapports de force entre les intérêts plus ou moins antagoniques des divers
groupes sociaux et que les théories scientifiques sont utilisées comme armes
idéologiques dans ces rapports de force. Il en résulte que les groupes dominants
ont tendance à favoriser les écoles scientifiques qui confortent leurs intérêts
et peuvent même aller jusqu'à persécuter gravement celles qui les mettent en
cause. Les exemples historiques de ce lien complexe entre science et société
sont nombreux, depuis Socrate jusqu'à Marx, en passant par Gordiano Bruno,
Gallilée et Darwin pour ne citer que les plus connus.
Il est donc nécessaire
de prendre en compte les contradictions d'intérêts entre groupes sociaux et leur
impact sur les activités scientifiques et techniques si nous voulons atteindre
une certaine pertinence dans le débat sur le développement des sociétés
humaines. En effet ce n'est qu'en utilisant la dynamique des forces sociales qui
sous-tendent ces contradictions que peut s'imposer un mode de régulation de
notre développement capable de s'adapter positivement, dans un contexte de
stabilité et de sécurité globales, aux contraintes de notre environnement
physique.
C'est dire que l'approche des modèles et des théories qui tentent
d'expliquer les phénomènes de développement inégal et de proposer des politiques
aptes à les maîtriser est très délicate et devra toujours s'effectuer en tenant
compte à le fois de leur cohérence interne et des usages divers, dans les
domaines idéologique et politique, qu'en font les forces sociales en cause.
C'est pourquoi nous réserverons le texte qui suit à l'analyse des faits et des
pratiques économiques. Un autre texte sera consacré au rôle que jouent les
théories et les modèles scientifiques dans ces pratiques ou plutôt au rôle que
les acteurs sociaux leur font jouer.
Les pratiques économiques: approche historique
Les
pratiques sociétales ont caractérisé l'espèce humaine depuis son apparition sur
la terre et parmi elles celles que nous appelons aujourd'hui les structures et
les activités économiques, c'est à dire celles par lesquelles les hommes
s'organisent et agissent pour se donner les moyens de satisfaire leurs besoins
de vivre et de se reproduire. Ces pratiques économiques ont été extrêmement
diverses dans l'histoire de notre espèce et elles se sont complexifiées au cours
du temps avec l'accumulation des expériences techniques et culturelles des
innombrables formes de sociétés qui se sont développées au cours de cette
histoire. L'analyse de cette diversité permet d'en tirer quelques premières
constatations pour préciser le sujet qui nous occupe:
1/ Globalement nous devons constater que l'espèce humaine depuis son
apparition sur la terre a connu un "développement durable" puisque cette espèce
existe toujours. Mais ce "développement durable" est en fait la résultante d'une
infinité de "développements non durables" répartis dans l'espace et dans le
temps.
Jusqu'à une période très récente, les humains, comme beaucoup
d'autres espèces animales, se sont répartis sur la surface des terres émergées
sous la forme de groupes d'individus plus ou moins nombreux, dotés de fortes
structures internes d'organisation culturelle et socio-économique, mais
totalement ou presque totalement autonomes les uns par rapport aux autres. Si
l'espèce dans son ensemble s'est montrée capable de se reproduire et même de
proliférer jusqu'à nos jours, on ne peut en dire autant de chacun des groupes
humains constitutifs pris séparément. On a en effet conservé les traces ou le
souvenir de nombre de ces groupes, voire de civilisations importantes, qui ont
totalement disparu, soit à la suite de catastrophes naturelles(4) soit par
l'effet d'une évolution inadaptée de leurs structures et de leurs pratiques
sociétales(5). L'objet des recherches anthropologiques et archéologiques est
précisément de retrouver et d'interpréter les traces laissées par ces groupes
humains et ces civilisations disparues, d'étudier leurs pratiques sociétales et
notamment leurs pratiques économiques, pour comprendre autant que possible les
raisons de leur disparition.
La mortalité de groupes humains et
d'organisations sociales aux dimensions culturelles, économiques et politiques
parfois très vastes contraste donc fortement avec la survie de l'espèce dans son
ensemble depuis des millions d'années. Tout s'est passé, tout au long de cette
histoire, comme si la conservation de notre espèce avait été le résultat d'un
nombre infini de cycles de développement parallèles et autonomes dont les succès
ou les échecs permettaient d'explorer un grand nombre de voies possibles et de
disposer, à chaque moment, de celles qui ont permis à l'espèce de se perpétuer
dans toutes les régions du globe, avec des types d'organisation sociale et des
pratiques économiques très diversifiées. Ainsi, lorsque certaines formes
d'organisation s'avéraient inadaptées et disparaissaient, d'autres se montraient
capables de participer à la reproduction de l'espèce, au moment où elles
existaient, dans les conditions du milieu naturel où leur société était
installée et de la période historique où elles vivaient.
Tous ces cycles de
développement, dont la plupart n'ont laissé malheureusement que des traces
infimes ou pas de traces du tout, représentent un ensemble d'expériences dont
l'humanité d'aujourd'hui a intérêt à explorer l'héritage, du moins ce qu'il en
reste, pour adapter ses pratiques aux contraintes de notre époque, qui a trop
tendance à sous estimer la valeur des connaissances acquises dans le passé.
2/ Deuxième constatation : si notre époque a conçu la notion de
"développement durable" , c'est que la survie de l'espèce humaine, qui semblait
un fait allant de soi dans le passé, tout au moins à l'échelle mondiale, est
désormais mise en doute.
Certes nous savons tous que planètes et étoiles
sont mortelles et que par conséquent la biosphère terrestre, et les humains avec
elle, est appelée à disparaître. Mais il s'agit ici d'autre chose: selon de
nombreux scientifiques, la survie de l'espèce humaine au sein de la biosphère
terrestre pourrait être mise en cause, suite à plusieurs ébranlements
qualitatifs de ses modes d'intégration à cette biosphère, mais aussi à cause de
la fragilité du seul et unique système économique et social qui domine et réunit
désormais toutes les sociétés, toutes les nations, tous les Etats du monde.
Selon ces analyses, nous sommes entrés dans une forme de développement "non
durable" à plus ou moins long terme. L'humanité, dans cette hypothèse, "fonce
dans le mur"...Une version bien différente de la fin de l'Histoire évoquée par
certains auteurs américains après la chute du mur de Berlin!
Quelles sont
donc ces ébranlements et ces ruptures par rapport au long passé de
lÕhumanité?
- première rupture: la "révolution scientifique et
technique" et ses conséquences. Aux origines de notre espèce, celle-ci
s'adaptait pour survivre aux évolutions de son environnement par des
transformations biologiques (station debout, accroissement du volume du cerveau,
etc...). A partir d'un certain stade, les transformations des caractéristiques
culturelles et en particulier les progrès techniques dans les modes
d'utilisation des ressources naturelles et dans la fabrication des "outils" et
des "armes" correspondants sont devenus prédominants(6). Mais ces progrès ont
suivi un rythme très lent jusqu'à la période néolithique, où apparaissent les
pratiques de l'agriculture et de l'élevage, qui rendent possible l'accumulation
de réserves alimentaires et par conséquent des formes de spécialisation du
travail et d'organisation sociale beaucoup plus complexes. Dès lors le rythme
des changements technologiques ne se compte plus en millions mais en milliers,
puis en centaines d'années, ponctué par des innovations spectaculaires telles
que la domestication des animaux de trait et de transport, l'irrigation, la
métallurgie, les moulins hydrauliques etc...
Depuis un siècle, ce rythme est
devenu exponentiel et provoque dans tous les domaines d'activité des hommes des
changements de plus en plus profonds qui sont considérés comme une véritable
révolution scientifique et technique et débouchent à notre époque sur une
situation qualitativement nouvelle: pour la première fois, les activités
anthropiques manifestent la capacité de modifier, de façon dangereuse pour
l'avenir de notre espèce, les caractéristiques de l'écosystème terrestre qui
constitue notre milieu de vie (distribution de l'ozone stratosphérique,
changements climatiques, déforestation et désertification des sols, épuisement
des ressources non renouvelables, dégradation de la biodiversité, pollutions
chimiques ou des rayonnements ionisants, etc...). A quoi s'ajoute la puissance
des armes de destruction massive dont le nombre s'est multiplié et qui sont
capables de provoquer des dommages peut être irréparables à notre civilisation
et à la biosphère terrestre.
Ce développement exponentiel des connaissances
scientifiques et des moyens techniques dont nous disposons pour transformer
notre environnement physique n'est pas dangereux en soi, mais par les
possibilités d'usages nocifs et destructeurs de notre écosystème qu'il récèle,
notamment au niveau des besoins vitaux de l'humanité dans son ensemble. Certains
groupes d'hommes ont aujourd'hui le pouvoir de mettre en péril les conditions de
vie et même de survie de toute l'humanité à plus ou moins long terme. Le
problème ainsi posé est donc d'ordre social et politique: comment organiser le
contrôle collectif des usages de la science et des techniques pour garantir la
sécurité au sens large et à long terme de notre civilisation et orienter leur
usage et leur développement futur pour accroître et non affaiblir les garanties
de cette sécurité?
- deuxième rupture: l'expansion démographique de
l'espèce humaine. L'espèce humaine a progressivement occupé toutes les
surfaces émergées du globe terrestre et a proliféré dans cet espace au rythme du
développement des techniques qui lui permettaient de toujours mieux s'adapter
aux contraintes des divers milieux naturels et d'en tirer toujours plus de
moyens d'existence. L'accélération très brutale de ce développement
technologique au cours du dernier siècle, notamment dans le domaine de la
médecine, a provoqué l'accélération également brutale de la croissance
démographique de l'espèce humaine et pour nombre d'observateurs, cette
croissance brutale porterait une lourde responsabilité dans les inégalités de
développement, dans la mesure où elle détournerait pour la consommation des
ressources qui sans cela iraient à l'investissement et donc au développement
économique et social.
Ce raisonnement est toutefois contestable et contesté:
l'accroissement soudain et rapide du nombre des humains est certes un fait dont
les causes sont connues et bien analysées, et l'on admet généralement que ce
fait alourdit notablement le coût relatif de formation des hommes dans une
société où la population active et productrice est devenue minoritaire par
rapport aux enfants et aux personnes âgées; mais il n'est pas pour autant
accepté par tous les économistes d'imputer à la croissance démographique la
responsabilité principale des inégalités de développement. Ceux qui contestent
cette thèse estiment que les pratiques économiques et financières du système
capitaliste, qui prennent en compte prioritairement les intérêts des groupes
sociaux dominants dans ce système, sont les facteurs explicatifs principaux de
ces inégalités. Ils estiment par conséquent qu'une meilleure maîtrise sociale de
ce système, un contrôle démocratique de ses dysfonctionnements, permettraient de
stabiliser ses effets sur la démographie.
Un autre fait permet de relativiser
les risques d'une croissance démographique excessive: c'est le fait que les
processus de développement économique et social freinent et stabilisent cette
croissance là où ils interviennent, à la fois en augmentant le coût de
l'éducation des enfants, ce qui conduit les parents à en limiter le nombre, et
en élevant le niveau de connaissances et de responsabilité des femmes, qui
acquièrent ainsi les moyens de maîtriser leur fécondité. Cette constatation
permet de penser qu'en trouvant les moyens de garantir l'accès de tous aux
chemins du développement il est possible de désamorcer ce qu'EINSTEIN appelait
"la bombe démographique".
- troisième rupture: la mondialisation de
la technostructure et l'homogénéisation des systèmes socio-économiques par les
dynamismes du capitalisme moderne. Les moyens techniques dont disposent
les hommes leur permettent aujourd'hui d'organiser leurs pratiques sociétales à
l'échelle planétaire dans de nombreux domaines: les transports aériens, la
prévision météorologique, la transmission des informations, la sécurité
alimentaire, etc... Les capacités d'organisation et de gestion pour la
production industrielle, le commerce et surtout les activités financières ont
également atteint ce niveau planétaire si bien qu'il tend à se créer rapidement
un espace mondial unique et de plus en plus homogène au niveau technologique.
Bien entendu, ces multiples systèmes techniques fonctionnant à l'échelle
planétaire nécessitent la concentration de ressources intellectuelles et
matérielles qui n'ont pu être rassemblées que par l'extension parallèle de
réseaux d'organisations sociales et politiques aptes à susciter et à gérer ce
rassemblement. L'émergence d'une technostructure mondiale est ainsi associée à
une autre rupture qualitative, caractérisée par l'homogénéisation des rapports
sociaux et des modes de pensée dominants au sein de toutes les sociétés
humaines, sous l'empire du système capitaliste dans sa forme moderne. Un des
aspects essentiels de la mondialisation des pratiques sociétales qui se
manifeste sous nos yeux est en effet la tendance très forte à la
marginalisation, sinon à la disparition, de tous les systèmes d'organisation
sociale écrasés par ce processus, au bénéfice d'un système dominant, le système
capitaliste moderne, qui dispose d'une suprématie absolue depuis l'effondrement
des régimes communistes(7), et qui nous apparaît à la fois comme la matrice des
changements profonds que nous observons et comme son bénéficiaire. On a même vu
apparaître récemment le concept de "pensée unique" pour caractériser les
idéologies dont ce système est porteur.
Le processus de mondialisation est
donc également à l'oeuvre, avec des décalages plus ou moins accentués, non
seulement dans le domaine des sciences et des techniques, mais aussi aux niveaux
économique, social, financier, culturel et politique.
conclusion
provisoire:
Ces ruptures décisives qui caractérisent notre époque
par rapport au passé de l'espèce humaine sont en train de faire naître une
situation inédite: la disparition de toute diversité sociétale au sein de
l'humanité, au profit d'un seul mode d'organisation et d'un exemplaire unique de
ce mode dominant. Ce processus n'en est qu' à son début, mais il s'accélère à
tous les niveaux de mise en oeuvre de nos pratiques sociétales et il est évident
qu'un système mondial intégré organisant ces pratiques est en cours d'émergence.
Par analogie avec la problématique de la biodiversité, on peut penser qu'il
y a là un risque énorme pour l'avenir, puisque face aux incertitudes très
grandes de cet avenir nous nous retrouvons, comme on dit, "avec tous nos oeufs
dans le même panier". Qui peut en effet assurer que le capitalisme, qui a
produit cette situation, sera adapté aux conditions futures de reproduction et
de survie de l'humanité? Ce capitalisme dominant, en généralisant les phénomènes
de développement inégal, va-t- il anéantir la "socio-diversité" qui a été
jusqu'à aujourd'hui un élément de reproduction essentiel pour l'espèce humaine,
ou bien son évolution permettra-t-elle de maintenir cette diversité dans un
monde où le rythme des progrès scientifiques et techniques s'accélère sans
rencontrer de limites et semble devoir produire une économie techniquement
homogène?
Il est encore impossible de donner des réponses à cette question.
Ce que nous pouvons au moins tenter, c'est de présenter très sommairement les
tendances du capitalisme, dans les domaines de l'économie et de la finance, qui
aujourd'hui étendent et approfondissent à l'échelle internationale les
phénomènes de développement inégal.
pratiques économiques et financières: approche structurelle.
Quels sont les facteurs principaux qui génèrent le développement inégal dans le
mode actuel de régulation du système capitaliste?
On connaît depuis le 19ème
siècle les caractéristiques essentielles du système capitaliste: appropriation
privée des moyens de production; prolétarisation de la force de travail pour
permettre sa mobilité et la formation d'un rapport salarial sur un "marché du
travail"; libre circulation des marchandises pour permettre par le mécanisme de
la concurrence sur des marchés "libres" la réalisation de la valeur des biens et
services produits au sein des entreprises; enfin organisation d'un marché des
capitaux permettant par les intermédiations monétaires et financières la
concentration de moyens de production et de forces de travail de plus en plus
puissants. Ces caractéristiques se retrouvent à toutes les étapes suivies par le
développement du système depuis son origine, située par les spécialistes en
Europe occidentale vers le 15ème et 16ème siècle de notre ère.
Soulignons ici
une observation essentielle: les structures étatiques, à travers la grande
diversité de leurs fonctions et de leur nature, ont joué un rôle très actif dans
l'évolution de ces caractéristiques. Politique monétaire et commerciale,
stratégies des matières premières, de l'énergie, des voies de communication,
politique étrangère et affrontements militaires autour des marchés, aventures
coloniales, etc...tous ces aspects de l'expansion capitaliste se sont réalisés,
parallèlement à l'activité des entreprises et des institutions financières, par
des interventions de l'Etat.
A notre époque, les caractéristiques du
capitalisme dominant se présentent sous des formes spécifiques dont la nouveauté
tient au rythme atteint par les progrès des sciences et des techniques ainsi
qu'au processus de mondialisation évoqué précédemment. Elles sont comme toujours
étroitement liées entre elles et c'est uniquement pour les besoins de l'analyse
que nous prenons le parti de les présenter séparément.
- La prolétarisation des forces de travail et l'appropriation privée des
moyens de production:
séparer les producteurs de leurs outils, et en
particulier séparer les paysans de leurs terres a toujours été nécessaire au
capitalisme, afin de pouvoir créer et élargir des marchés, ainsi que pour
faciliter l'appropriation privée par les détenteurs de capitaux des résultats
d'un travail organisé de plus en plus collectivement, et l'adaptation permanente
de ces collectifs de travail aux rythmes du progrès technique. Cette séparation,
observée en Angleterre dès le 16ème siècle avec l'expulsion des paysans hors des
terres communales et leur paupérisation brutale, s'est ensuite étendue à tous
les pays d'Europe occidentale, à travers des conflits sociaux et politiques
souvent dramatiques et meurtriers. Elle a accompagné l'expansion du capitalisme
à travers la terre entière, le plus souvent par le moyen de conquêtes militaires
et de formes de domination très violentes, dont témoigne l'histoire des diverses
conquêtes coloniales en Amérique du Nord et du Sud, en Afrique, en Asie et même
en Europe.
A notre époque, ce mouvement de prolétarisation est arrivé à son
terme dans la mesure où il n'existe plus sur notre planète des peuples ayant
conservé un système d'organisation économique et social différent du système
capitaliste, sauf à l'état de témoins très isolés sur le point de disparaître.
Le rapport social salarial, sous ses deux formes associées du travailleur
vendant ses capacités de travail à une entreprise capitaliste et du chômeur, est
dominant dans tous les pays du monde. La manifestation la plus visible de cette
prolétarisation généralisée est celle des amas de populations péri-urbaines qui
s'agglomèrent autour des grandes mégapoles de la planète tandis que s'étiolent
ou disparaissent les sociétés rurales et les modes de production et de
consommation pré-capitalistes(8).
Ce phénomène de prolétarisation est en
partie responsable des problèmes de développement inégal: d'abord parce qu'il
provoque l'apparition du sous-emploi et du chômage au sein des populations
arrachées à leurs modes de production antérieurs, c'est à dire une stérilisation
de leurs capacités productives et un appauvrissement de leurs ressources
(souvent accompagnées par la disparition de systèmes de production ruinés par la
concurrence); mais surtout parce que cette conséquence de l'expansion
capitaliste détruit toutes les structures sociales du système précédent à
travers lesquelles les peuples concernés étaient partie prenante dans la
maîtrise de leur destin. Le plus grave en effet dans ce phénomène, c'est la
situation d'exclusion que l'on retrouve sous des formes variées dans de nombreux
pays du Nord comme du Sud et de l'Est, et qui manifeste la coupure sociale mais
aussi intellectuelle, culturelle et finalement politique de masses croissantes
d'hommes et de femmes vis à vis des mécanismes de fonctionnement de la société
moderne et vis à vis des décisions stratégiques qui décident de leur avenir.
Il est difficile de déterminer si ce mécanisme d'exclusion caractérise une
phase de transition de longue durée entre les sociétés pré-capitalistes et une
organisation sociale intégrée et stabilisée qui serait capable d'émerger des
bouleversements produits par le capitalisme, ou bien s'il s'agit d'une
contradiction insurmontable qui conduira progressivement à un collapsus
définitif. Comment ces modernes parias parviendront-ils à briser les mécanismes
de leur exclusion et à retrouver une place dans la construction de notre société
future, tel est le premier problème, sans doute le plus important, posé par les
pratiques économiques de la société moderne.
- L'élargissement des marchés et la "libre" circulation des marchandises:
ce qu'on appelle marché peut être défini comme l'ensemble des actes
d'échange d'une catégorie de marchandise contre une certaine quantité de monnaie
appelée prix pour chaque unité de cette marchandise. Cette pratique apparemment
simple est en fait au coeur du système capitaliste à plusieurs titres: elle est
à l'origine de toutes les activités commerciales, qui elles-mêmes ont permis les
premières concentrations de capitaux et les premières formes de crédit, puis, en
liaison avec l'élargissement des débouchés, l'organisation du travail salarié et
le développement des techniques de production industrielles. Les marchés,
protégés par l'Etat ou conquis et ouverts avec son appui, sont aussi le terrain
où se jouent tous les scénarios infiniment variés de la concurrence entre les
capitalistes, à travers lesquels fonctionne une sorte de sélection naturelle des
entrepreneurs et des capitalistes eux mêmes: le niveau des prix détermine en
effet ceux qui peuvent rémunérer le travail et les autres dépenses qu'ils ont
avancées pour produire leurs marchandises, et ceux qui ne le peuvent pas et qui
de ce fait disparaissent. Ce mécanisme est donc à l'origine du dynamisme
explosif du système capitaliste: c'est lui en particulier qui contraint les
entreprises à accroître leur productivité, notamment en investissant dans des
technologies toujours plus "efficaces" et qui contraint les Etats développés à
consacrer des moyens toujours croissants aux recherches fondamentales et
appliquées destinées à soutenir cette course à la productivité. Dans ce jeu de
la concurrence, les plus forts en termes de capacités de production et de
productivité sont toujours gagnants, ce qui explique qu'ils exigent toujours
davantage de "liberté" dans le fonctionnement des marchés (la levée des
barrières douanières par exemple). Ces exigences du "libre échange" et de la
"libre concurrence", souvent imposés en fait par l'action coercitive des Etats
dominants, sont à l'origine de l'affaiblissement et de la disparition de tous
les systèmes de production pré-capitalistes, puis de l'affaiblissement et de la
vassalisation des petites entreprises, incapables de résister à l'émergence et à
la domination des grandes firmes transnationales modernes, au travers d'un
mouvement permanent de dévalorisation et de recomposition des structures du
capital(9).
Ces pratiques d'élargissement international des marchés et de
déréglementation généralisée dans l'organisation des échanges et de la
concurrence entre les producteurs sont également un facteur de développement
inégal, car les conditions de production étant très différentes d'une région ou
d'un pays à l'autre, elles entraînent inévitablement la destruction des systèmes
de production les moins favorisés ou celle des producteurs les moins bien
équipés ou les moins bien préparés à la concurrence. Les conséquences de la mise
en concurrence des agricultures industrialisées avec les agricultures moins bien
équipées et situées dans des milieux naturels plus fragiles sont un des exemples
particulièrement significatifs des effets nuisibles d'un libre échange non
réglementé. Les effets de la concurrence sur les sociétés rurales ont été si
désastreux que toutes sortes de compensations ont dû être imaginées pour
permettre le maintien des activités agricoles, tant aux Etats Unis qu'en Europe
et que la nécessité de tels aménagements se fait aujourd'hui fortement sentir à
l'échelle internationale. Des effets analogues peuvent s'observer dans les
secteurs industriels, et le phénomène est le plus souvent cumulatif: la ruine
des structures productives trop faibles diminue les ressources locales
nécessaires pour créer les conditions d'un développement équilibré, ce qui
affaiblit encore les producteurs incapables d'acquérir les connaissances et les
moyens technologiques nécessaires à leur survie dans des marchés transnationaux
déréglementés.
- La concentration des capitaux:
le mécanisme de la concurrence sur des
marchés provoque un mouvement permanent de concentration de la propriété des
moyens de production afin d'accroître la productivité des entreprises et leur
capacité à tirer le maximum de profits des mécanismes de la concurrence. Cette
concentration s'est effectuée historiquement par divers moyens dont les
principaux ont été l'autofinancement des entreprises utilisant leurs profits
pour se renforcer et le développement de techniques et d'institutions
financières capables de rassembler les épargnes monétaires et de construire les
mécanismes de crédit nécessaires à l'acquisition ou à la création d'ensembles de
machines et de travailleurs salariés de plus en plus considérables. Là encore,
l'Etat est souvent intervenu pour faciliter la mobilisation de ces épargnes,
soit en créant des entreprises publiques soutenues par les ressources de
l'impôt, soit en servant d'intermédiaire plus ou moins autoritaire pour réaliser
fusions ou absorption entre entreprises concurrentes, soit en soutenant une
politique de crédit orientée dans ce sens.
Ce phénomène de concentration des
capitaux a lui aussi atteint la dimension mondiale et il est à l'origine de
l'émergence des grandes firmes multinationales qui structurent aujourd'hui de
façon dominante le capitalisme en voie d'intégration planétaire. Il intervient
également de façon décisive dans les problèmes du développement inégal car la
politique des grandes firmes multinationales dominantes renforce la structure
contradictoire opposant pays du centre à pays de la périphérie du système
capitaliste mondial: originaires des pays du centre du système, non seulement
ces firmes ruinent les systèmes productifs de la périphérie lorsqu'ils existent
encore, mais encore elles renforcent la domination de ceux du centre en
concentrant la majorité de leurs investissements scientifiques et techniques
dans ces derniers pays, dont les Etats leur offrent les meilleures conditions de
stabilité et de sécurité politique, et en structurant en vue de leurs seuls
intérêts les activités industrielles qu'elles développent dans les autres
parties du monde(10). On voit donc là aussi se dessiner un cercle vicieux qui
accroît les inégalités de développement et fragilise l'ensemble du système.
- Le développement des activités financières:
spéculation, corruption
et extension des mafias
Créées pour permettre le draînage des épargnes au
profit des besoins de financements publics et privés, ainsi que pour organiser
et mettre en oeuvre le crédit aux Etats et aux entreprises, les activités
financières, qui ont déjà une longue histoire, sont devenues depuis une
vingtaine d'années le domaine le plus caractéristique du capitalisme moderne,
celui où se concentrent les instruments les plus efficaces de la puissance et de
la domination sociale.
L'institution des bourses de valeurs a correspondu au
besoin de faciliter la circulation des capitaux, sous la forme des divers titres
de créances apparus en même temps que l'histoire du capitalisme: actions et
titres de propriété d'entreprises ou de marchandises, obligations et titres de
crédit divers (en particulier titres de rente), signes monétaires, etc... s'y
négocient selon des règles techniques minutieuses pour faciliter la circulation
des richesses sociales entre les divers usages qu'elles peuvent remplir dans le
contexte des rapports sociaux capitalistes. Dès la création de ces marchés très
spécifiques, il est apparu que les variations des prix auxquels pouvaient se
vendre et s'acheter ces divers titres de créances fournissaient des possibilités
de spéculation beaucoup plus faciles à réaliser que celles auxquelles les
commerçants se livraient sur les marchandises depuis très longtemps: acheter et
vendre à terme en jouant sur ces variations est donc devenu un aspect de plus en
plus important des activités financières. Sur cette base sont très vite apparues
toutes les pratiques manipulatrices visant à influer sur les variations des
cours pour tirer le profit maximum des enjeux engagés. L'histoire de la finance
rapporte dès le 19ème siècle, des exemples de grandes fortunes édifiées
soudainement sur des "coups de bourse" bien montés, ou inversement de faillites
retentissantes provoquées par de telles manipulations. Cette histoire rapporte
également le rôle de révélateur et d'accoucheur joué par les bourses de valeur à
l'occasion des grandes crises économiques du système capitaliste en expansion:
elles illustrent en les exagérant les mouvements de déflation et d'inflation et
contribuent activement aux dévalorisations et aux restructurations des capitaux.
A ce stade, les activités financières restent toutefois comme un simple reflet
des mouvements et des tensions qui constituent les moteurs du système et en
caractérisent les structures industrielles et commerciales. Sauf cas très
particuliers, elles n'y jouent pas de rôle autonome et ne sont pas une source
importante d'impulsions ou d'orientations.
Il n'en va plus de même
aujourd'hui, car depuis deux ou trois décennies les activités financières ont
pris dans l'économie un poids écrasant et une autonomie quasi complète. Ce
changement qualitatif est dû à la convergence de plusieurs facteurs: tout
d'abord la concentration accélérée des capitaux privés et leur préférence pour
les placements facilement mobilisables, pourvu que leur rentabilité soit
assurée; ensuite les progrès des technologies informatiques, qui ont permis la
création d'une sorte de marché financier mondial où les informations et les
signes monétaires eux mêmes peuvent s'échanger quasi instantanément; enfin la
politique de déréglementation des mouvements de capitaux qui a pu être imposée
par les Etats les plus puissants du système à l'ensemble des pays du monde et
qui a permis également la multiplication des "paradis fiscaux" grâce auxquels
une part importante des transactions financières échappe au contrôle des Etats,
et par conséquent des citoyens(11). Le résultat est que les transactions
financières sont devenues beaucoup plus importantes que celles de l'économie
"réelle" et que le dynamisme des activités financières, leurs exigences et leurs
contraintes pèsent extrêmement lourd sur tous les aspects de la politique
mondiale et sur l'évolution du système(12). Il faut noter ici, même si nous ne
pouvons développer cet aspect comme il le mérite, que cette déréglementation des
activités financières a beaucoup favorisé le développement des opérations liées
à la corruption des instances politiques dans tous les pays et lÕépanouissement
des activités économiques et financières du crime organisé, qui est également
présent dans le processus de mondialisation. Corruption et transactions
illégales jouent ainsi un rôle non négligeable dans les mécanismes du
développement inégal.
Une des conséquences très importantes de ces évolutions
est que les centres de puissance du système capitaliste n'ont plus besoin comme
autrefois de lancer les Etats dominants dans des expéditions coloniales: ayant
détruit les systèmes productifs pré-capitalistes, ils disposent partout de
relais politiques suffisamment complaisants et intéressés pour mettre en oeuvre
leur politique et il leur suffit d'agir sur des variables monétaires (taux de
change) et financières (crédit et taux d'intérêt) pour y prélever un surplus
économique qu'ils ne pouvaient atteindre autrefois qu'au prix de coûteuses
guerres de conquête ou par une domination coloniale lourde et constamment remise
en cause. Au cours des années 70 et 80 s'est ainsi constituée la fameuse dette
du Tiers Monde, qui, couplée à la politique des Plans d'Ajustement Structurel du
FMI et de la BIRD(13), ont généré un transfert massif de ressources des pays du
Sud vers les centres financiers des pays du Nord(14). Elle se complète à notre
époque d' une autre technique, celle des "marchés financiers en émergence",
basée sur la manipulation des taux d'intérêt et des taux de change, qui provoque
des effets structurels encore plus profonds. Le scénario des divers épisodes
traversés par la crise économique mexicaine depuis les années soixante dix
fournit un des exemples les plus illustratifs de ces techniques de domination à
base financière(15).
comment maîtriser et surmonter les problèmes du développement inégal sur les
terrains économique et financier?
Comme nous l'avons déjà fait remarquer
dans ce texte, il est inutile de s'attaquer au développement inégal de
l'humanité uniquement avec des armes économiques et financières. La maîtrise de
ce phénomène et sa régulation exigent une approche globale et le recours à une
panoplie diversifiée de moyens d'intervention, adaptés aux divers niveaux aussi
bien qu'à la nature diverse des déterminismes à l'oeuvre dans ce phénomène
complexe.
Avant d'explorer les aspects économiques et financiers d'une telle
approche, nous devons donc tenter tout d'abord de rappeler certaines évidences:
- il n'est pas possible de revenir en arrière:
les transformations
radicales et profondes que le capitalisme a entraînées pour tous les peuples du
monde ne leur permettent pas de se donner pour objectif de revenir à un état
antérieur, même si certains l'estiment préférable aux catastrophes actuelles. On
ne peut pas supprimer la monnaie et le crédit, effacer le développement des
connaissances scientifiques et techniques, liquider les productions
industrielles et les rapports salariaux, faire renaître l'esprit tribal pour
dépasser les égoismes nationaux.
Reconnaître l'irréversibilité de l'histoire
humaine, c'est du même coup écarter toutes les solutions fondées sur le retour
au passé, ce qui ne veut pas dire, naturellement, que l'on ne doive pas
réfléchir aux expériences de ce passé ni en tirer des enseignements utiles pour
construire l'avenir. Il faut donc partir du point où nous sommes, en considérant
par nécessité les intérêts de l'humanité dans son ensemble, et trouver des modes
d'action qui tiennent compte des problèmes actuels, des risques encourus, des
objectifs à atteindre, des moyens disponibles et des acteurs sociaux concernés.
Pour cela, il faut certainement changer beaucoup, mais il est impossible de
reculer.
- le terrain où peuvent être rassemblées les forces sociales suffisantes
pour mettre en oeuvre des comportements nouveaux est nécessairement le terrain
politique
, puisqu'il faut que se manifestent, à tous les niveaux de la
structure sociale, une conscience plus nette des problèmes à résoudre et une
volonté collective de se donner les moyens de les surmonter. Laisser croire que
l'on pourrait avancer vers cet objectif simplement en mobilisant des ressources
financières et en instituant une structure bureaucratique internationale
supplémentaire, comme le propose le PNUD, ce serait semer des illusions et
gaspiller des ressources, car cela ne changerait pas les comportements sur le
terrain.
Les propositions technocratiques sont insuffisantes, et même
presque toujours inadéquates, dans la mesure où elles visent implicitement à
éviter de poser les problèmes au plan politique. Il est vrai que tout le monde
est concerné par le développement inégal comme par les autres problèmes
"globaux", mais tous les acteurs sociaux ne sont pas concernés de la même façon:
ceux qui tirent des avantages à court terme du chaos monétaire, économique et
social actuel ne sont pas prêts à y renoncer, même s'ils pressentent qu'à long
terme ces avantages ne sont pas durables; quant aux victimes de ce "désordre
mondial", elles sont le plus souvent privées de moyens d'action et empêchées de
prendre part à l'élaboration des décisions politiques par de multiples formes de
domination, souvent même de répression et de dictature.
La recherche et
l'organisation des moyens politiques suffisants pour mobiliser toutes les
énergies capables de changer nos comportements sont donc un objectif essentiel
des actions à mener. C'est pour cela que la défense des Droits de l'Homme, de la
Femme et de l'Enfant, et les luttes pour la démocratie, sont aussi importants
pour maîtriser les inégalités de développement que l'annullation des dettes
illégitimes, la réglementation du commerce, la formation des jeunes ou un
programme mondial d'investissement et de plein emploi.
- les actions contre les inégalités de développement étant nécessairement
politiques, elles se développent progressivement, par des voies et à des niveaux
très variés et avec des rythmes également différents selon les continents et les
pays.
On ne doit donc pas chercher à définir une démarche uniforme valable
pour tous.
Au niveau international, il faut cibler avec précision les seuls
objectifs qui ne peuvent être atteints que par un consensus entre les Etats,
tels que la diminution des dépenses militaires -notamment pour les armes de
destruction massive-, la réglementation du commerce et du crédit ainsi que du
système monétaire international, les mécanismes d'une coopération au niveau
mondial entre les systèmes nationaux de protection sociale, etc...A d'autres
niveaux, il faut poursuivre des efforts de recherche, d'information et de
concertation entre toutes les parties prenantes et trouver des solutions
adaptées dès qu'une volonté collective de changement se manifeste.
Il faut
d'ailleurs souligner que ce processus progressif de maîtrise sociale et
politique est déjà à l'oeuvre depuis longtemps: dans les pays où le capitalisme
a connu un développement en profondeur, les phénomènes de développement inégal
ont été très graves dès l'origine de ce développement: l'histoire économique et
sociale du 16ème au 19ème siècle en Angleterre, en France et ailleurs en
témoigne. Or, dans ces pays le mouvement social et les luttes politiques ont
abouti à relativiser ces inégalités, même si elles sont loin d'avoir disparu, et
même si des conflits sociaux importants continuent d'éclater à leur propos. Ces
contradictions se manifestent également à l'échelle internationale: les experts
du PNUD s'opposent à ceux de la Banque Mondiale sur les modalités des Plans
d'Ajustement Structurel; la CNUCED cherche des alternatives aux impasses du
GATT, le groupe des 77 s'oppose aux positions de l'OCDE; le fonctionnement du
BIT , où sont représentés à la fois les Etats, les chefs d'entreprise et les
travailleurs, constitue un processus de concertation à l'échelle internationale,
de même que les sommets mondiaux de l'ONU et les forum d'ONG qui y sont
associés. Mais les moyens de mettre en oeuvre sur le terrain les résultats de
ces concertations, les moyens de les élargir à tous les hommes concernés, ne
sont pas encore à la hauteur des problèmes réels et de leur rythme d'évolution.
Il s'agit donc de multiplier les niveaux et les formes d'action, d'accélérer
et de débureaucratiser les processus de concertation en cours pour les rendre
plus efficaces, d'ouvrir les débats à tous les hommes et groupes d'hommes
concernés, et non de mettre en oeuvre un plan exaustif et centralisé de lutte
contre le développement inégal.
Quelques propositions pour un programme d'action à l'échelle
internationale
Ceci étant précisé, nous pouvons essayer de présenter un
ensemble de lignes d'action de politique économique et financière adaptées aux
aspects du problème qui relèvent d'une action internationale et qui
permettraient d'avancer sur la voie de la maîtrise des inégalités de
développement.
remarque préalable:
il faut résister à l'idée que les pressions
idéologiques et la volonté politique des grandes puissances économiques et
financières du capitalisme mondial sont irréversiblement attachées aux pratiques
du "laisser faire, laisser passer" chères aux fanatiques du libéralisme
"sauvage" en matière commerciale, monétaire et financière. Les mêmes puissances,
confrontées à d'autres dangers menaçant leur sécurité, leur stabilité ou l'ordre
public, n'ont pas hésité à s'engager dans la voie de la surveillance, de
l'interdiction, ou de la réglementation en s'appuyant sur des arguments de
sécurité ou même d'éthique. L'interdiction des armes chimiques par exemple, le
traité de non-prolifération des armes nucléaires, les interdictions commerciales
liées à la protection de certaines espèces animales, les décisions de limiter la
production et le commerce de certaines drogues, d'interdire toute activité
industrielle sur le continent austral, etc...tout cela montre que la coopération
internationale peut produire des règles de comportement collectivement
contrôlées pour faire face aux dangers et aux risques qui menacent l'humanité.
De telles démarches peuvent donc être poursuivies pour garantir la paix et la
justice dans la société internationale en voie d'intégration qui se constitue
sous nos yeux.
Or le Òlaisser faireÓ monétaire et financier actuellement
dominant n'est pas moins meurtrier pour des millions d'hommes, de femmes et
d'enfants que la production, le commerce et la consommation d'héro*ne ou de
coca*ne, qui ont été déclarées hors la loi. Pour la survie de millions d'enfants
et d'êtres humains, l'interdiction des spéculations sur les taux de change est
aussi vitale que l'interdiction du commerce de l'ivoire pour la survie des
éléphants. Si celle-ci a pu être obtenue, pourquoi ne pourrait on pas obtenir
celle-là? Dans de nombreux pays se développent des rélexions et des
réglementations sur la bio-éthique, en partant du fait que les progrès de la
biologie menaçent l'intégrité et la dignité des êtres humains, mais n'en est il
pas de même, à une échelle beaucoup plus massive, des techniques financières,
monétaires et économiques?
Il est donc nécessaire et possible de proposer un
code d'éthique économique et financière et un programme de mesures destinées à
le faire respecter. Les éléments d'un tel code ont déjà été évoqués à diverses
occasions, notamment à l'occasion des Conférences et sommets mondiaux organisés
par les Nations Unies. Il est très important de continuer dans cette voie et
c'est sur ce terrain, entre autres, que les activités du réseau INES peuvent
apporter leur contribution.
Nous proposons ci-après quelques orientations
autour desquelles cette contribution pourrait se développer.
PROPOSITIONS
1 - les gaspillages de ressources dans les spéculations financières doivent
être combattus et réduits au minimum.
Les moyens techniques existent pour
cela, auxquels il nous semble nécessaire de recourir pour limiter au maximum les
facteurs d'instabilité, d'insécurité et de contre-développement dûs à la
spéculation et à la volatilité des taux de change:
- le contrôle des
mouvements de capitaux doit être le premier de ces moyens à mettre en oeuvre; il
devrait s'accompagner du prélèvement d'une taxe sur les transactions
spéculatives génératrices de mouvements erratiques des taux de change, ce qui a
déjà été proposé par le prix Nobel J.TOBIN dès 1978 {PNUD 94}. Une telle mesure
a l'avantage de pouvoir être appliquée rapidement, si les principales puissances
économiques et financières du monde se mettent d'accord à cet effet. Un tel
accord ne semble pas irréalisable, tant l'anarchie actuelle des mouvements de
capitaux menace les intérêts de tous les Etats.
- la création d'un système
monétaire international stable devrait être l'objectif prioritaire suivant; cet
objectif recquiert également une base politique solide, qui ne peut être
établie, comme pour le précédent, que sur un accord entre les mêmes puissances.
Toutefois, cet accord sera sans doute beaucoup plus difficile à trouver, car la
stabilisation des taux de change recquiert une discipline commune difficile à
faire respecter dans plusieurs domaines de la politique économique, en
particulier en ce qui concerne le crédit, la politique budgétaire, celle des
revenus, etc...Par ailleurs les taux de change fluctuants sont actuellement une
source de profits considérables pour de très puissants intérêts. Cette
difficulté est déjà manifeste au niveau des Etats de l'Union Européenne, et elle
constitue donc un obstacle encore plus grand à l'échelle mondiale.
2 - Les transferts internationaux de ressources financières indûs ou
frauduleux doivent être freinés et frappés d'illégalité.
Cet objectif peut
être atteint par les mesures suivantes:
- les dettes publiques et privées qui
ne correspondent pas à des opérations commerciales ordinaires ou à des
investissements productifs bien individualisés doivent être annullées et des
mécanismes de contrôle de l'ouverture de crédits internationaux mis en place
pour éviter le retour à des situations de surendettement excessif sans bases
concrètes;
- les responsables de fuites de capitaux privés d'origine illégale
ou frauduleuse doivent être poursuivis et ces ressources doivent être restituées
aux finances publiques de leurs pays d'origine;
- les "paradis fiscaux" ou
zones refuges des épargnes liquides d'origine illégale, frauduleuse et
criminelle, doivent être supprimés. Ils sont un rouage essentiel des
dysfonctionnements actuels du système et un des moyens très efficaces qui lui
permettent de se soustraire aux pouvoirs politiques et en définitive à tout
contrôle social.
3 - la liberté des échanges commerciaux et des prix doit être réglementée,
comme toutes les libertés.
La liberté absolue n'est pas concevable sans
l'anarchie totale: toutes les libertés publiques et individuelles là où elles
existent sont garanties par des règles très strictes. C'est pourquoi il est en
particulier nécessaire de faire évoluer les règles du GATT (aujourd'hui de l'OMC
depuis la conférence de Marrakech) et les accords sectoriels en matière de
protection douanière, d'une part en respectant une sorte de "principe de
subsidiarité" à l'égard des systèmes productifs des divers pays, de manière à
protéger dans chaque pays les capacités de production qu'il est en mesure de
faire fonctionner lui-même sans gaspiller ses ressources, et d'autre part en
veillant à ne pas laisser se créer à l'échelle mondiale des situations de
monopole dont on connaît les dangers.
4 - des moyens de programmation et de financement d'investissements
stratégiques doivent être créés au niveau international.
Il s'agit de
réaliser un "New Deal" économique et social à l'échelle de la planète. Articulé
à d'autres aux niveaux continentaux et régionaux, un tel programme
d'investissements pourraît aider les peuples à construire les infrastructures
nécessaires à un développement équilibré dans tous les domaines où ce
développement est actuellement bloqué.
Ces domaines stratégiques sont ceux de
l'urbanisation, du logement et de l'accès de tous à l'eau potable, de
l'éducation et de la formation professionnelle, de la sécurité alimentaire et de
la santé publique. Dans les domaines des technologies de production et de
consommation, ce "New Deal" devrait permettre de poursuivre les objectifs à long
terme capables de garantir la durabilité du développement: gestion
précautionneuse des ressources non renouvelables, reproduction élargie des
ressources renouvelables, mobilisation de toutes les forces de travail, à leur
niveau de qualification, au sein des systèmes productifs gérés aux divers
niveaux d'organisation (depuis le village jusqu'au niveau international). Les
investissements internationaux dans les secteurs productifs ne peuvent plus être
laissés sans aucun contrôle à la discrétion des grandes firmes multinationales:
comme c'est déjà le cas dans les espaces économiques nationaux développés, ces
investissements doivent être soumis à une politique internationale d'aménagement
du territoire et de développement économique et social concertée entre touters
les nations.
5 - Enfin une approche de la gestion des problèmes sociaux doit être
organisée à l'échelle internationale.
Dans le contexte de la
mondialisation, le niveau national ne suffit plus pour assurer une efficacité
minimale aux systèmes de protection sociale. Il convient donc d'organiser une
coordination et une complémentarité progressive entre les systèmes de protection
sociale existant dans les différents pays. Les divers systèmes d'organisation
sociale qu'a connus l'humanité au cours de son histoire ont toujours cherché des
solutions -dans la limite de leurs moyens- pour la protection des femmes
enceintes, des malades, des enfants, des individus affaiblis et des personnes
âgées. Cette protection a toujours été considérée, quelles qu'aient été ses
imperfections dans le passé, comme une facteur essentiel de sécurité non
seulement pour les individus directement intéressés, mais aussi pour le groupe
social dans son ensemble. Au sein des Nations Unies et même de la Banque
Mondiale, on semble avoir pris conscience de cette nécessité, mais les
réalisations concrètes dans ce domaine sont encore très insuffisantes {UNRISD
94/2}.
Aujourd'hui notre système économique et financier s'étend à la terre
entière, et nous disposons de moyens technologiques et de ressources plus
importants que jamais, mais nous sommes confrontés à des risques à l'échelle
planétaire. Il est donc nécessaire que nous élaborions un système de protection
sociale comportant divers niveaux d'assistance mutuelle, qui concrétise le
besoin plus grand que jamais de solidarité entre tous les individus et tous les
peuples de notre planète.
CONCLUSION
Le présent texte ne pouvait présenter une
analyse approfondie des causes et des effets du développement inégal: son
objectif principal est de proposer aux membres du réseau INES des thèmes de
réflexion et des lignes d'action vis à vis de ce problème planétaire, qui
constitue de plus en plus un facteur d'instabilité et d'insécurité pour toutes
les nations du monde.
Pour avancer ces propositions sur des éléments
concrets, nous avons voulu d'abord rappeler brièvement les principaux éléments
du problème dans le domaine des pratiques économiques et financières, à la fois
sous l'angle de leurs origines historiques, de leurs caractéristiques actuelles
et de leur évolution possible en nous limitant pour cela aux données fournies
par les institutions internationales. A partir de ce rappel shématique, et en
nous appuyant sur les orientations et les principes d'action du reseau INES,
nous avons établi un ensemble de propositions qui sont maintenant soumises au
débat.
Pour éviter les confusions, nous nÕavons pas abordé dans ce texte le
problème des théories économiques et de leurs effets sur les pratiques
sociétales. Ces effets sont difficiles à mesurer et ils sont inextricablement
mêlés aux débats proprement idéologiques et doctrinaux: cÕest pourquoi il nous a
semblé préférable de leur réserver une analyse spécifique et de nous limiter
dans le présent texte aux pratiques économiques et financières concrètes.
Marc Ollivier
Grenoble, mars 95
NOTES
(1) Un signe de cette mondialisation est l'apparition
de statistiques planétaires au sein du syst?me des Nations Unies. Rappelons donc
ici les données principales qui illustrent la réalité du développement inégal,
même si elles sont encore très imparfaites et doivent être accompagnées des
réserves d'usage:
- si l'on considère la moyenne du revenu national par
habitant, on constate que les 20% les plus pauvres ont reçu en 1988 1% du revenu
mondial ($ 301 milliards) tandis que les 20% les plus riches ont reçu 67,6% de
ce revenu($ 19 542 milliards), soit 65 fois plus. - mais si on prend en compte
la répartition du revenu à l'intérieur des pays, l'écart est beaucoup plus grand
encore: Les 20% plus pauvres ne reçevaient en fait que 0,5% ($ 163 milliards) et
les 20% plus riches reçevaient 79% du total ($ 22 808 milliards) soit 140 fois
plus.
- de plus cet écart s'amplifie dans le temps. Dans les années soixante,
les 20% plus pauvres produisaient 2,3% du PNB mondial, mais en 1989 1,4%
seulement, tandisque les 20% plus riches passaient de 70,2% à 82,7%: 30 fois
plus en 1960, 60 fois plus en 1989 {PNUD 92}
- selon le rapport 1993 de la
Banque Mondiale, 1,1 milliard d'hommes, soit le cinquième de l'humanité, vivent
dans la pauvreté absolue, avec moins de 1 dollar par jour pour toute
ressource.
(2) Ce concept a été présenté en Anglais (sustainable development)
dans le fameux rapport Brundtland. On trouvera un aperçu des nombreuses
définitions qui en ont été proposées et de nombreuses références dans {OTA
94}.
(3) Nous utiliserons ce terme pour désigner l'ensemble des structures
fonctionnelles et des comportements qui caractérisent une société humaine donnée
à un moment donné de son histoire.
(4) Par exemple la civilisation minoenne,
détruite par un tremblement de terre cataclysmique .
(5) C'est le cas
semble-t-il des populations de l'^ile de P^aques, ou de l'antique civilisation
de Mésopotamie, incapable de maîtriser le colmatage de ses réseaux d'irrigation
par les alluvions du Tigre et de l'Euphrate, ou encore des empires immenses et
passagers construits sur des conqu?tes militaires mais ne disposant pas de
capacités d'organisation à la mesure de leur taille, tels que l'empire mogol,
l'empire d'Alexandre, etc...
(6) Pour mesurer les premières étapes de ces
progrès, les anthropologues mesurent la longueur des lames que les hommes
pouvaient fabriquer ^ partir d'un kilo de pierre.
(7) Il ne s'agit pas ici
d'ouvrir un débat idéologique ou doctrinal, mais d'observer des faits. Compte
tenu de l'absence de contrôle social et d'institutions démocratiques dans les
pays dits du "socialisme réel", les pratiques économiques qui s'y développaient
(surarmement, pollutions industrielles, gaspillages énergétiques, etc...)
étaient au moins aussi nocives sinon plus que celles du "capitalisme réel" mises
en oeuvre dans le monde entier. Dans les deux cas, on peut constater que des
théories sociales et économiques parfaitement cohérentes ont pu être utilisées
comme façades idéologiques pour construire des systèmes d'exploitation
déséquilibrés et instables.
(8) Rappelons les données globales actuellement
disponibles aux Nations Unies sur cette situation:
- dans les pays du Nord
(zone OCDE), 35 millions de personnes actives n'ont pas accès à un emploi, c'est
à dire aux moyens de travail avec lesquels elles pourraient participer ^ la
production de biens et de services. Ce ch?mage touche prioritairement les jeunes
(14% aux USA, 15% au Royaume Uni, 33% en Italie, 34% en Espagne). De plus, parmi
les personnes employées, une forte proportion est dans une situation de précarté
(13% en Finlande, 20% en Australie, 32% en Espagne).
- dans les pays du Sud,
la situation est encore plus grave: Au cours des années 80, le "taux de chômage
déclaré" en Afrique, bien inférieur au taux réel, dépassait 20%. Dans tous ces
pays, la plus grande partie des actifs sont largement sous employés et survivent
avec des conditions de vie et de travail extrêmement précaires dans ce que les
experts appellent le "secteur informel" des grandes mégapoles du Tiers Monde: on
estime que 30% des "emplois" en Amérique Latine et 60% en Afrique relèvent de ce
secteur.
- globalement, on assiste au glissement vers une précarité accrue
dans le monde entier, qui reflète une évolution structurelle de l'économie. Ce
mouvement provoque naturellement d'une insécurité grandissante des revenus et
des conditions de vie. Aux USA, près de 15% des la population vit au dessous du
seuil de pauvreté, dans tous les pays développés on observe une diminution
rapide des pensions de retraite, des allocations de chômage, des dépenses d'aide
sociale; on estime les personnes sans domicile fixe à 400 000 à Londres, 250 000
à New York, 500 000 en France, et la situation est encore pire dans les pays du
Sud: plus de 25% des habitants de Calcutta, de Dacca ou de Mexico forment une
"population flottante" et on évalue à plus d'un tiers de leur population le
nombre des personnes vivant au dessous du seuil de pauvreté. On estime que dans
ces pays, plus d'un milliard de personnes survit avec un revenu quotidien
inférieur à 1 dollar {PNUD 94, p26}
(9) C'est dans le cadre du GATT et des
"rounds" successifs de négociations commerciales que ce processus
d'élargissement des marchés s'est concrétisé. Les longues négociations qui ont
conduit dans ce cadre aux accords de Marrakech illustrent bien les problèmes
créés par la "libéralisation" des échanges, et la nécessité d'une
réglementation. L'OMC, qui remplace désormais le GATT depuis la conférence de
Marrakech, disposera de pouvoirs renforcés pour imposer des sanctions
commerciales dans le cadre de procédures semi-judiciaires. Les intér?ts
favorables à l'absence de tous contrôles, qui favorise les firmes
multi-nationales, y sont largement dominants, mais les besoins de réglementation
y seront certainement incontournables, comme le montre le débat actuel sur la
"clause sociale" sur le thème: peut on autoriser le commerce de produits issus
du travail des enfants ou d'êtres humains privés de liberté? Et cela bien que ce
type de débat puisse lui aussi être récupéré au profit des
multinationales.
(10) Le poids des firmes multinationales dans la production
et dans les échanges mondiaux ne cesse de croître: entre 1980 et 1992, leur
chiffre d'affaires est passé de 2400 à 5500 milliards de dollars; leur nombre
était estimé en 1994 à 37 000 sociétés mères contrôlant 200 000 filiales dans
l'ensemble du monde; elles détiennent 33% des actifs mondiaux en 1994 en
n'employant que 5% de la main d'oeuvre. Ces firmes échappent à toute
réglementation internationale. Au début des années 70, les Nations Unies ont
tenté d'élaborer un "code de bonne conduite" à leur intention, mais les Etats
n'ont pu parvenir à un consensus sur ce terrain et rien n'indique qu'une volonté
politique puisse se manifester actuellement pour limiter les conséquences
désastreuses des stratégies commerciales et financières à court terme de ces
firmes {UNRISD 94/1}.
11 Commencée avec l'apparition du marché interbancaire
des eurodollars dans les années cinquante et soixante, c'est à dire d'une
monnaie qui n'était plus contrôlée par les banques centrales, cette
déréglementation s'est poursuivie avec l'abandon des taux de change fixes en
1971, puis par la levée du contrôle des changes, le décloisonnement des marchés
financiers nationaux, la liberté des transactions financières. Ce mouvement a
conduit à alourdir considérablement les engagements "hors bilans" des banques et
des opérateurs financiers, notamment sur les marchés secondaires et pour les
opérations à risque, de telle sorte que même les institutions telles que les
banques centrales ou la BRI sont incapables d'évaluer la structure des
interdépendances financières de ces engagements dont l'ordre de grandeur se
mesure en dizaines de milliers de milliards de dollars...(Euromoney, juin 1994,
p.40)
(12) Selon la Banque des Règlements Internationaux, les opérations de
bourse transfrontières (achats et ventes en gros de titres entre résidents et
non résidents) qui se montaient selon les pays entre 1 et 10% du PIB en 1982 on
atteint près de 110% du PIB en 1992 pour la France, l'Italie, les USA et le
Canada. Il faut y ajouter les opérations sur les marchés des changes: celles ci
ont été multipliées par 8,5 entre 1980 et 1988 et ont dépassé 1000 milliards de
dollars par jour en 1992 {BRI 92}. Rappelons qu'à cette date le montant des
transactions liées aux échanges de marchandises représentaient à peine 3% de ces
mouvements quotidiens.
(13) Les PAS (Plans d'Ajustement Structurel) imposés
par le FMI et la BIRD contraignent les Etats concernés à réduire leurs dépenses
sociales (santé, éducation, etc...), à dévaluer leur monnaie et à ouvrir leurs
frontières à la concurrence internationale. Ils leurs permettent ainsi
d'accroître leurs exportations, et de payer leurs dettes aux banquiers du Nord,
mais au prix du démantèlement d'activités productrices, de l'accroissement du
chômage et de baisses massives du niveau de vie des plus pauvres. Ils ont
entraîné des émeutes de la faim dans de nombreux pays. La BIRD et le FMI
cherchent à définir un "volet social" à ces plans pour en atténuer les
conséquences sociales catastrophiques.
(14) On estime que la plus grande
partie de l'endettement des pays du Tiers Monden'a pas été réellement constitué
pour financer des projets de développement productifs, mais pour ouvrir des
débouchés aux industries du Nord sans considérer l'intérêt économique ni la
faisabilité de ces opérations, et pour faciliter les fuites de capitaux des
"profiteurs" de toutes origines (politiciens corrompus, dictateurs
monstrueusement enrichis, narco-trafiquants, intermédiaires divers, etc...) vers
les circuits financiers internationaux.
(15) L'histoire du Mexique fournit
des illustrations particulièrement éclairantes de ces mécanismes. ce pays avait
réussi, après avoir nationalisé ses ressources pétrolières, puis à la faveur des
perturbations de la seconde guerre mondiale, à lancer un véritable processus de
développement national appuyé sur une base industrielle autonome d'accumulation
(sidérurgie et chimie). Au cours des années 50 et 60, la croissance économique
du pays a été stable et continue avec une croissance annuelle moyenne de 6%. Au
cours des années 70, les dirigeants du pays ont cependant été entraînés, de gré
ou de force, cela reste à éclaircir, dans les tourbillons des chocs pétroliers
et de l'endettement international: le mirage soudain (en partie réel) de
recettes pétrolières accrues les a poussé à développer considérablement la plate
forme pétrolière d'exportation, en prélevant de fructueuses commissions au
passage, au prix d'un endettement externe énorme, accru par des fuites de
capitaux massives. Le piège était ainsi tendu pour priver ensuite le Mexique de
son épargne nationale, entièrement consacrée à payer les intérêts de sa dette.
Après l'éclatement de la "crise de l'endettement" en 1982, les créanciers du
pays, c'est à dire principalement les opérateurs des USA, relayés par le FMI et
la BIRD, ont imposé au Mexique une restructuration profonde de son économie,
impliquant une dévaluation de la monnaie nationale pour freiner les
importations, le démantèlement du secteur public dans l'économie, une ouverture
plus grande au commerce international et aux mouvements de capitaux, l'ensemble
étant présenté sous le couvert idéologique du libéralisme. Cette politique a
bloqué la croissance entre 83 et 87, tandis que la privatisation du secteur
public permettait aux multinationales américaines de s'installer en position
dominante dans le pays, en association avec les capitaux locaux. En même
temps.les créanciers publics et privés du pays prélevaient sous forme d'intérêts
des ressources importantes au prix de l'abaissement très sensible du niveau de
vie de la population, qui expliquent largement les évènements politiques du
Chiapas et leur écho dans le pays. En 1987 se mettait en place la seconde étape
de l'intégration du Mexique aux circuits économiques et financiers américains
avec la consécration du Mexique comme "marché financier émergent", ouvert aux
mouvements de capitaux extérieurs et lié au dollar. Attirés par les
privatisations, des taux d'intérêt élevés et les faveurs du FMI et de la BIRD,
des flux de capitaux privés, principalement américains, se placent au Mexique,
provoquant des séries de conséquences en chaîne: hausse boursière (48% ^ la
bourse de Mexico en 1993!), évaluation du peso et par conséquent gonflement des
importations et affaiblissement des PME nationales, intense création monétaire
par le biais de bons du Trésor indexés sur le dollar (tesobonos) avec des taux
d'intérêts élevés, pour financer par ces flux de capitaux le déficit de la
balance commerciale. En 1993, on estimait que les investisseurs américians
détenaient 82% des 20 milliards de dollars de bons du trésor mexicains et 30% de
la capitalisation boursière.
La crise financière du 20 décembre 94 a été la
conclusion de cette seconde étape: acculé à la dévaluation, le gouvernement
mexicain a été confronté à des sorties massives de capitaux (23,4 milliards de
dollars en 1994) qui ont menacé de s'étendre aux autres "marchés en
émergence"(un mini krach s'st produit sur les bourses d'Amérique Latine le 10
janvier 95) et la situation n'a pu être mise sous contrôle que par
l'intervention directe du gouvernenment américain et du FMI, qui ont dû
mobiliser 50 milliards de dollars à cet effet. La panique financière mondiale a
ainsi été évitée (du moins jusqu'à présent), mais le prix à payer par les
Mexicains est très lourd. Le plan d'austérité imposé au pays est sans précédent:
nouvelles privatisations, taux d'intérêt fixé entre 66 et 83% pour les
entreprises, bloquage des salaires, après une dévaluation de 60% et des hausses
de prix de 20 à 80%,etc...On s'attend à ce que 500 000 Mexicains perdent leur
emploi. On peut par ailleurs s'interroger sur ce qui reste de l'indépendance du
pays puisque ses recettes pétrolières ont été mises en gage et que le Fonds de
stabilisation constitué par le système financier international sera contrôlé de
l'extérieur. Notons aussi que l'intervention directe des USA pour limiter les
répercussions internationales de cette crise s'est accompagnée du déclanchement
d'une répression armée des troubles du Chiapas. L'exemple du Mexique n'est pas
isolé: les différentes étapes que nous avons rappelées se retrouvent dans nombre
de pays du Sud. Mais il est sans doute un des plus complets pour repérer les
divers stades par lesquels ont agi les pratiques économiques et financières qui
ont conduit à la fois à une aggravation et à une globalisation des inégalités de
développement. La situation actuelle du Mexique nous montre peut être par
quelles voies risque de se prolonger au plan politique la mondialisation que
nous avons observée aux plans technologique, économique et financier.
(16)
Dans le "Rapport sur le Développement Humain" de 1991, on peut lire en
conclusion: "Nous savons que c'est trop souvent un manque de volonté
politique et non de ressources, qui est la cause profonde de l'indifférence. Si
nous pouvons mobiliser la base politique nécessaire à l'action -aux niveaux
national et mondial- l'avenir du développement humain est assuré"{PNUD 91}.
Malheureusement, le PNUD semble avoir abandonné cette position réaliste, puisque
dans son dernier rapport, il se contente de proposer la cr&eacut;ation d'un
"Fonds de développement" et l'institution d'un "Conseil du Développement" à côté
du Conseil de Sécurité. Le prix Nobel Jan TINBERGEN va jusqu'à proposer une
administration mondiale, comportant des ministères, un Trésor et une Banque
centrale mondiaux, une Cour de justice et même une police mondiales, mais sans
jamais fonder ces propositions sur des institutions politiques démocratiques.
Dans ce cas, où trouvera-t-on les "bases politiques" susceptibles de soutenir un
développement équilibré et durable?
REFERENCES
- {BRI 92}
- Banque des Règlements Internationaux - 62ème rapport annuel, Bâle, 15 juin
1992.
- {OTA 94}
- Office of Technology Assessment - Perspectives on the role of Science and
Technology in Sustainable Development, U.S. Congress, Washington November
1994
- {PNUD 91, 92, 93, 94}
- Programme des Nations Unies pour le Développement - Rapport Mondial sur le
Développement Humain, ECONOMICA Paris1991 à 1994
- {UNCTC 93}
- Centre des Nations Unies sur les Entreprises Transnationales - World
Investment Report 93: Transnational Corporations and Integrated International
Production, New York, Nations Unies 1993 {UNESCO 91} GOODLAND Robert et allii
- Environmentally sustainable economic development: building on Brundtland,
UNESCO, Paris 1991
- {UNRISD 94/1}
- Institut des Nations Unies pour le Développement Social, Rapport pour le
Sommet Mondial pour le Développement Social, Genève, juillet 94
- {UNRISD 94/2}
- Institut des Nations Unies pour le Développement Social, Filets de
sécurité sociale et ajustement dans les pays en développement, Genève, juillet
94
D'autres textes sont également soumis au débat dans les
autres domaines concernés par le développement inégal (gestion des
rtessources naturelles, transferts technologiques, urbanisation et
aménagement du territoire, conflits armés et atteintes aux Droits de
l'Homme, etc). Le moment venu, nous réunirons au Caire un séminaire
international qui nous permettra de trouver un consensus sur les positions à
défendre auprès des instances concernées par les problèmes que pose le
développement inégal de l'humanité, et sur un programme de travail pour
approfondir l'analyse des aspects du problème pour lesquels ce consensus ne
peut encore être établi.
contact pour toutes critiques, suggestions et contributions
au débat:
Marc OLLIVIER c/o CRISS BP47 38040 Grenoble cedex9
France
fax: (33) 76 82 56 75 - Email: Ollivier@criss.fr